LE DIGEST
Charlotte Perriand : la femme qui a rendu le modernisme habitable
Perriand arrive à 24 ans dans l'atelier de Le Corbusier, s'entend dire qu'"on ne collabore pas" avec une femme, puis passe le siècle suivant à prouver le contraire. Charlotte Perriand n'a pas simplement contribué au design moderne, elle lui a donné un pouls.
Née à Paris en 1903, Charlotte Perriand se forme à l'École de l'Union centrale des arts décoratifs, à une époque où les femmes sont presque totalement absentes de la conversation moderniste. Elle passe plus de dix ans dans l'atelier de Le Corbusier, collabore avec Pierre Jeanneret, travaille au Japon à l'invitation du gouvernement et dessine pour les Alpes françaises. Elle s'éteint en 1999, à 96 ans, toujours au travail. Une carrière qui traverse tout le XXe siècle sans presque reprendre son souffle.
Sa contribution est précisément ce dont le modernisme avait besoin : la chaleur. Elle a compris, mieux que quiconque dans ce milieu peut-être, que les bâtiments ne valent que par les vies qu'on y mène.
Aux côtés de Le Corbusier et de Pierre Jeanneret, elle cosigne quelques-unes des pièces les plus durables du XXe siècle. La chaise longue LC4 en reste l'exemple fondateur : d'une rigueur architecturale certaine, mais aussi dessinée autour du corps au repos. Elle s'incline. Elle bascule. Elle s'adapte à vous, au lieu de vous demander de vous adapter à elle.
Ce qui distingue Perriand de ses contemporains ne relève pas de la théorie, mais de la pratique. Elle s'intéresse de près à la manière dont les gens circulent réellement chez eux, y cuisinent, y rangent, s'y assoient. Ce n'étaient pas des pièces de démonstration. C'étaient des objets de travail, conçus pour servir un mardi ordinaire. Et c'est exactement cette distinction qui explique leur longévité.
Un séjour au Japon en 1940 change tout. Perriand en revient avec un autre regard sur la matière : des formes plus douces, le veinage naturel, des volumes organiques taillés dans le bois massif. Les Alpes françaises approfondissent encore cette évolution. Chargée de dessiner les intérieurs de la station des Arcs au fil des années 1960 et 1970, elle crée un ensemble qui compte parmi ses plus singuliers : du mobilier en pin massif, modulaire dans sa construction, chaleureux dans ses tons, parfaitement accordé à son décor de montagne.
Les pièces des Arcs sont ce que Perriand a produit de plus proche d'un mobilier qui semble avoir poussé plutôt qu'avoir été fabriqué. Les nœuds et le veinage du pin ne sont pas accessoires, ils sont l'essentiel. Une matière naturelle traitée avec respect, façonnée en quelque chose qui fonctionne admirablement et vieillit mieux encore.
“« Le design ne consiste pas à créer de beaux objets. Il consiste à faire mieux fonctionner la vie. »”
Charlotte Perriand
Ouvrez n'importe quelle publication de décoration aujourd'hui et vous y trouverez les empreintes de Perriand, sans que son nom y figure. Le meuble en pin massif, la forme modulaire, l'usage honnête des matières naturelles allié à des proportions étudiées. Ce sont les fondations des intérieurs contemporains, de Paris à Tokyo en passant par Londres.
Les pièces originales des Arcs comptent parmi les plus recherchées de l'après-guerre. Elles apparaissent rarement, et quand elles apparaissent, les collectionneurs sont attentifs. À juste titre : ce sont des objets conçus pour durer, et ils ont duré, dans tous les sens du terme.
Plus que tout, Perriand offre un démenti à l'idée que la rigueur et l'habitabilité s'opposeraient. Pour elle, ce ne furent jamais des contraires. C'était précisément tout l'enjeu.
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